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Pour le premier épisode de cette série, j’ai commencé par parler d’une trilogie qui avait réussi à détrôner mon livre-doudou (Kushiel, si vous vous rappelez).
Bon, cette fois, on va parler de ce livre-doudou et plus largement de l’univers auquel il appartient. J’ai nommé Le Vol du Dragon, et la saga de la Ballade de Pern, écrite par Anne McCaffrey, commencée en 1968, qu’elle a poursuivie jusqu’à sa mort et qui a été reprise par deux de ses enfants ensuite.

Une petite quatrième de couverture pour commencer ?
« Tout est calme en tous lieux sur la planète Pern.
Les terrifiantes incursions des Fils argentés ont cessé depuis des temps immémoriaux. Les habitants ne savent plus pourquoi ils vivent dans des grottes et versent la dîme aux chevaliers-dragons. On ne croit plus les mythes relatifs à leurs folles chevauchées sur les grands dragons télépathes et à leur lutte d’éclat contre les redoutables Fils, qui anéantissaient toute vie organique. Les dragons deviennent rares dans le ciel de Pern.
Mais le chevalier F’lar, maître du dragon Mnementh, se remet à étudier les vieilles légendes. L’Etoile Rouge se rapproche. Bientôt les Fils se remettront à tomber. Sur Pern il faut organiser la défense, et pour commencer rendre à la race des dragons son antique fécondité. Une nouvelle Reine va naître. Il faut une fille énergique pour la chevaucher. Où trouver celle en qui survit le don ancestral ? »
I. Le Vol du Dragon
Je ne sais pas si le Vol du Dragon était destiné à donner naissance à une telle saga, car le roman se distingue par son format plutôt très court. Il était la fusion entre des novellas publiées pour un magazine (dont une a rapporté le prix Hugo pour Anne McCaffrey – la première femme à l’obtenir, c’est dire !). Et pourtant, qu’il est dense ! Si on a un petit pitch SF au tout début pour expliquer l’origine de Pern, j’avais toujours eu l’impression que c’était une excuse à la base pour ancrer le roman dans un genre spécifique car on n’en entend plus parler pendant ce premier roman qui se positionne surtout en fantasy médiévale. D’ailleurs, au vu de l’évolution de la saga, on sentait bien que ça embêtait les éditeurs pour le classer dans leurs collections au fur et à mesure des rééditions, et Pocket a un jour mis comme bandeau « science-fantasy » en en-tête (à priori, c’est d’une importance capitale pour les éditeurs de classer les livres dans des catégories précises).
C’est d’ailleurs une jolie première leçon : pourquoi se limiter à un genre précis en s’enfermant dans des codes ? La littérature de l’imaginaire… c’est justement pour laisser parler son imagination ! Et mixer les genres est une bonne première piste quitte à donner des sueurs froides à ceux qui souhaitent mettre des étiquettes sur tout.
Ce que j’ai toujours admiré dans l’écriture du Vol du Dragon, c’est que chaque ligne et chaque mot servent à quelque chose. Il n’y a aucun superflu. Tout s’imbriquait avec fluidité. Alors bien sûr, on aurait parfois aimé plus de développement, mais à une époque où chaque mot était compté pour faire de l’économie de papier et d’encre (et pour être publié dans des magazines où l’espace est très compté), c’était une merveille de construction, entremêlant développement du lore, intrigues, résolutions de problèmes, évasion. Et ça permet de se poser la question de, pour son livre, qu’est-ce qu’on peut enlever ou non, jusqu’à n’en garder que la substantifique moelle, comme on dit.
Et on peut donc dire également qu’il vaut mieux un format court, dense, bien construit où tout s’imbrique qu’un livre ayant 400 pages de plus, mais qui s’éternise en longueurs et l’ennui nous assomme. De plus, ce n’est pas parce qu’un livre est court qu’il est moins bon, bien au contraire.
Le Vol du Dragon est court, mais surtout, on s’en rappelle. Chaque mot étant utile, on a besoin de tous les lire. Si on saute des pages ? Ça y est, on perd le fil. Combien de livres de 400 ou 600 pages sont devenus oubliables ? Ce livre m’a convaincue depuis longtemps qu’il vaut mieux faire court et intéressant pour que le livre soit lu à nouveau, car apprécié (et en plus, de se lancer dans la relecture demande alors moins d’efforts), plutôt que d’écrire un pavé qui sera lu une fois, oublié et prendra la poussière sur son étagère. D’où l’importance de savoir où l’on va dans son livre, avec un bon plan, plutôt que de se laisser porter au gré des envies et ne pas savoir quoi faire de tous ces mots à la fin.
II. Un lore qui évolue en même temps que la mentalité
D’ailleurs, je reviens sur ma toute première remarque : est-ce que le Vol du Dragon était destiné à devenir une saga d’une telle ampleur ?
Si j’émets le doute, c’est que dans le premier tome, nous avons les bases du lore (à savoir un lien télépathique entre chevalier-dragon et dragon pour détruire les Fils, des dragons de différentes couleurs pour différentes catégories, et une organisation planétaire en différentes castes). Mais quand on ferme le premier tome, on se pose des questions sur ce lore. Et tout simplement, je pense que Anne McCaffrey s’est posé les mêmes questions et a sorti la suite pour y répondre. Au début, on sait qu’il n’y a que des chevaliers-dragon hommes, mis à part la propriétaire de la Reine d’Or. On sait qu’il y a des dragons bronzes, des dragons bruns, des dragons bleus, des dragons verts, mais sans spécificité. Puis on apprend que les dragons verts ne sont que des dragonnes, qui ont un tempérament amoureux zélé (les chevaliers-dragon étant soumis télépathiquement aux besoins de leur dragon). On se pose la question : s’il n’y a pas de femmes parmi les chevaliers-dragons verts, bleus, bruns, bronzes, alors ça veut dire que lorsqu’un vert entre en chaleur, son propriétaire va avoir des relations sexuelles avec…. un autre chevalier-dragon ? Nous sommes dans les années 70-80, et Anne McCaffrey répond à la question dans ses tomes et le développement du lore. Si on fait 1+1 = 2, on arrive à imbriquer les morceaux et les évidences. Au fur et à mesure des romans, la présence de chevaliers-dragon homosexuels ou bisexuels est assumée : ils sont là, point.
Également, le Vol du Dragon peut être devenu problématique depuis que la question du consentement est sortie (il y a la notion de devoir conjugal dedans, ou même l’accouplement des dragons qui « force » les personnages héros à être ensemble). Mais c’est là que moi-même j’ai pu me rendre compte de ma propre évolution : quand je l’avais lu à 15 ans, 20 ans et même 25 ans, il ne me posait pas problème. Par contre, maintenant, oui, ça me fait grincer un peu des dents et je le remets dans le contexte (et ça me fait un peu sortir de ma lecture). Mais il n’empêche que ce serait dommage de ne pas s’offrir cette lecture avec un tel lore, une héroïne profondément féministe et indépendante, et des dragons qui n’auront jamais leur égal (Ramoth et Mnementh les meilleurs) malgré cela.
Par ailleurs, cette question du consentement devenue brûlante trouve une réponse, non pas dans une ré-écriture du Vol du Dragon, Anne McCaffrey choisit plutôt de revenir dessus dans Tous les Ciels de Pern et l’aborde de plein fouet. Lessa représente les premières générations de féministes, née à son époque, Tai appartient à une autre génération qui souffre par la problématique invisibilisée (comme beaucoup de choses qui concernent les femmes) et qui commence à être soulevée.
On peut donc commencer à écrire dans son univers, et faire évoluer ce même univers au fur et à mesure des années et des époques, et ce, même si des livres ont déjà été publiés dessus. Certains pourraient y voir des incohérences, d’autres, peut-être le courage de revisiter sa pensée, la remettre en question, lui faire face et la faire évoluer. Un lore peut être pensé depuis le début de fond en comble, mais n’est pas figé non plus. On peut revenir dessus. On peut l’approfondir point par point au fur et à mesure des besoins. Bien sûr, il est mieux de penser au système dans son ensemble global dès le départ, mais pour les petits détails, il est possible de le faire après coup. Pas besoin de rester bloqués à ne pas sortir de premier livre tant que tout n’est pas détaillé et fouillé à fond de fond en comble. La tâche peut être trop grande et trop immense et servir surtout à repousser l’échéance de se mettre au vrai travail : partager son univers, ce qui est bien plus effrayant que l’on pense.
Et vous vous rappelez au tout début ? Quand je vous disais que Anne McCaffrey avait fait une petite note au début du Vol du Dragon juste pour placer Pern sur une autre planète (je crois que la SF était le super genre à la mode) ? Dans le tome 1, c’est anecdotique, dans le tome 2 aussi et les suivants également. Puis… elle s’en est servie pour réinventer Pern à la découverte des Fils, à une autre époque, avec une autre technologie et parcourir les origines pour expliquer comment on en est arrivés là au premier tome, au commencement de tout. Un sacré exercice pour un écrivain !
D’ailleurs, dans Pern, il n’y a pas de méchants fondamentalement, les Fils n’ont aucun esprit. Il y a par contre un système et des mentalités en désaccord qui peuvent bloquer, qui interrogent sur l’évolution qu’on veut suivre et les pistes à prendre. Et des fois, le système a ses limites qu’il faut changer. D’ailleurs, cette réflexion est déjà présente dans le Vol du Dragon quand les héros s’interrogent s’ils ne commencent par à trop coller à la Tradition. Et qu’il faut trouver ses propres solutions. Il n’y a pas qu’un seul moyen de faire, une seule bonne réponse à tout. Explorer peut faire peur, mais nous permet d’évoluer peut-être plus efficacement. Et une solution qui fonctionnait auparavant peut présenter des limites par la suite, et ce n’est pas une fatalité.
III. Ce que ça m’a apporté
Anne McCaffrey a réussi pour moi un tour de force. Plutôt que de rester sur ses acquis, ses bases, elle a évolué avec son époque et ses récits en sont les témoins. Sans non plus renier ses bases. Elle n’a pas décidé de faire table rase et de recommencer, elle a continué et elle a fait évoluer ses générations et ses personnages, elle a répondu aux questions qui faisaient mal, des choses peut-être qu’on lui reprochait ? Ses livres sont d’autant plus intéressants à lire en fonction de leur année de sortie et pas en suivant la chronologie de l’histoire.
Quand vous commencez un cycle qui sera peut-être long, n’ayez pas peur : rien n’est figé. Et rien ne vous empêchera, si vous le souhaitez, revenir sur ce qui a déjà été publié et le ré-écrire après tout. Vous pouvez commencer à écrire et détailler votre lore au fur et à mesure, voir s’il fonctionne, les questions qui se poseront arriveront au fur et à mesure des mots que vous posez et des scènes qui se joueront sous vos yeux, vous obligeant alors à y répondre. Mais vous n’avez pas besoin d’avoir la réponse à tout avant de vous lancer. Chaque tome, chaque livre aura ses thématiques propres. Pas besoin d’y cogiter forcément avant ou de manière approfondie. Anne McCaffrey ne savait pas ce qu’il s’était passé pour les premiers colons de Pern avant d’avoir écrit dessus en 1988, soit 20 ans après le Vol du Dragon !
Rappelez-vous que vous êtes le témoin de votre époque, de votre société et de sa mentalité, et ce malgré vous. Et nos livres, nos histoires, invariablement, grandiront avec nous. Faut-il attendre qu’ils soient parfaits de fond en comble avant de les publier ? Non, car aucune société ne sera parfaite, et aucune ne sera figée. Il vaut mieux se concentrer à faire vivre nos personnages dans la mesure de notre regard et continuer sans cesse à s’interroger.